Au sortir de la grotte…

Mais quelle est donc cette lumière aveuglante dans le ciel ?!

Cela fait maintenant plusieurs semaines que le confinement russe a été levé (avec un audacieux degré d’incertitude quand à la suite des opérations), et la vie reprend plus ou moins son cours habituel – qu’elle n’avait, dans mon cas, pas vraiment eu le temps de prendre.

Détail cocasse, j’ai découvert qu’à Kazan en été, le soleil se lève vers 2h45 du matin ! Je remercie mes stores semi-opaques pour cette amusante trouvaille, que je dois en partie à ma manie de me coucher vers 3h durant le confinement…

La première règle du French Club…

Cette petite période d’isolement m’aura paradoxalement permis de rencontrer du monde.

Mon voisin tout d’abord, ouzbek et professeur d’art à l’Université de Kazan (ci-après abrégé KFU pour Kazan Federal University), ne parlant pas un mot de français ni d’anglais, mais qui a quand même réussi à me faire comprendre qu’il avait des problèmes pour donner son cours en ligne. Ayant miraculeusement réussi à résoudre son pépin sur le logiciel Discord, malgré l’interface en russe, j’ai donc acquis auprès de lui le statut d’expert local en informatique… réputation visiblement usurpée, car malheureusement je n’ai pu résoudre aucun des autres problèmes qu’il a rencontrés depuis !

Toutefois, cela m’a permis de rencontrer ma deuxième voisine. En effet, le voisin susmentionné ayant remarqué que la communication à base de geste restait assez limitée, quelle ne fut pas ma surprise de le voir débarquer quelque jours plus tard accompagné d’une demoiselle qui s’adressa à moi dans une langue étrange et familière… il me fallut bien quelques dixièmes de seconde pour réaliser que, bon sang, mais oui, elle me parle en français ! Et cerise sur le gâteau, Olga – puisque c’est son nom – habite juste en face de chez moi. Il se trouve également qu’elle travaille pour les relations internationales de KFU, d’où sa bonne connaissance de la langue de Molière.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, la même semaine m’a vu recevoir un coup de fil inopiné de Mlle. Dilyara, qui – telle une publicité louche sur internet – m’avertissait de la présence d’une étudiante française à deux pas de chez moi (en l’occurrence dans le bâtiment d’en face). Une fois le traditionnel échange de numéro effectué, me voici donc parti à la rencontre de Dacha, pour une sympathique balade autour de la résidence (confinement oblige). J’ai découvert dans la foulée qu’il n’est rien de tel que de rencontrer une compatriote à l’étranger pour devenir instantanément le plus chauvin des patriotes ! Entre éloge des fruits et légumes français, et partage d’astuces concernant la contrebande de raclette, j’ai néanmoins pu avoir accès à une information capitale : l’existence d’un club de français, réunissant les francophones de Kazan (toutes nationalités confondues) pour d’hebdomadaires réunions à base de papote, jeux de sociétés, et petites bières au parc ! Et puisque comme le dit l’adage « Pas de hasard au pays des veinards« 1, devinez qui chapeaute cette échantillonnage francophile ? Nulle autre que ma voisine Olga !

Bien sûr, en cette période de « self-isolation », les réunions étaient suspendues… Il me fallut donc attendre quelques semaines avant de pouvoir rencontrer en personne cette joyeuse petite bande… Avis à tous les voyageurs faisant escale au Tatarstan : Tous les samedis vers 19h, vous êtes les bienvenus au café Ziferblat pour siroter un petit thé avec biscuits à volonté, discuter, et suivant l’envie du moment, jouer au Loup-Garou ou au jeu du post-it ! Si la saison (et le COVID) le permet, un plan pizza-binouse est également de bon aloi pour la suite de la soirée, au bar ou bien sur les pelouses du Lac Noir.

Le QG du club au Ziferblat. Vous reprendrez bien un biscuit ?…

Mais le « French Club », ce n’est pas seulement des petites réunions pépouzes dans un décor de salon de thé, c’est aussi des balades autour de Kazan, à la découverte des petits villages sur la Volga ! J’eus ainsi le plaisir de découvrir l’île de Sviyask, ancienne place forte d’Ivan le Terrible lors du siège de Kazan. L’endroit est aujourd’hui occupé par un village de résidences secondaires, où l’on peut visiter quelques églises orthodoxes, un monastère, et déguster l’hydromel local autour d’un petit marché médiéval. Autre excursion notable: Bolgar et ses mosquées, en ruines ou actuelles, dont l’une accueille le plus grand Coran imprimé du monde.

Comme, n’en déplaise aux clichés, l’été russe est en général bien ensoleillé, nous n’avons pas hésité à pousser le vice jusqu’à organiser un barbecue en soirée sur les rives de la Volga. C’est à cette occasion que, grâce aux méthodes ancestrales transmises par un certain J.P., votre serviteur a pu démontrer la supériorité de sa technique de maitrise du feu, ici dévoilée en exclusivité :

(note: pour renforcer votre aura de « maître de la survie en milieu hostile », n’hésitez pas à effectuer ce tuto avec la voix d’un sergent instructeur de film hollywoodien)

  1. On observe le reste de l’équipe tenter d’allumer le feu. Avec un peu de chance c’est un échec lamentable. Parfait. C’est là qu’on intervient.
  2. On range le charbon et la paraffine. Qu’est-ce que c’est que toutes ces conneries modernes, hein ?! Un vrai feu ça se fait avec du bois ! donc :
  3. On ramasse du petit bois. Et on fait DEUX tas : les brindilles et le bois de calibre intermédiaire !
  4. On entasse, dans l’ordre, papier journal/brindilles/petit bois. Et on FROISSE le papier journal, sinon ça ne sert à RIEN !! Il faut tout vous dire ma parole ?
  5. On met le feu au papier sur TOUT le pourtour du foyer, pour que ça parte bien !
  6. Si on est un gros naïf de débutant, on pense que c’est gagné. ERREUR !!! Un feu c’est comme une instagrammeuse: il a besoin d’attention en PERMANENCE !
  7. On ventile pour que ça prenne bien sur le bois. Plusieurs écoles sont valides ici:
    • souffler directement au ras des flammes. Inconvénients: sourcils cramés, visage rubicond, et perte totale de l’usage des deux yeux à cause de la fumée.
    • utiliser un bout de carton comme éventail. Inconvénients: demande une certaine technique, peut produire un important nuage de cendres sur vos voisins qui vous fera grandement perdre en popularité.
  8. Il suffit ensuite d’ajouter progressivement de plus gros rondins, tout en continuant à ventiler, et voilà ! Vous pouvez désormais laisser vos collègues s’occuper de la bouffe, et profiter de votre tout nouveau statut de Prince des Flammes !

Précision supplémentaire: ATTENTION! dans le cas (certes très spécifique) où vous avez déménagé la veille, et où vous vous apprêtez à rendre votre appartement le lendemain, et si (par le plus grand des hasards) vous n’avez pas gardé de tenue de rechange dans votre ancien logis, il est possible que vous soyez obligé au matin de prendre le taxi avec un jean fort noirci, et un t-shirt qui empeste le graillon à dix mètres… (toute ressemblance avec une situation réelle est purement fortuite)

Agrémenté de tous ces petits à-côtés, le samedi soir au club (très chic !) est donc désormais un élément clé de ma routine kazanaise. Et puis les rencontres ouvrent d’autres portes : une discussion avec une dessinatrice et une amatrice d’art, et c’est l’occasion rêvée pour reprendre mes crayons ! Nulle doute que cette petite enclave française n’a pas fini de voir ma sale bobine…


1N. Launay, 2020

Un avis sur « Au sortir de la grotte… »

  1. Merci Nico sommes très heureux de lire ta prose et de découvrir ta nouvelle vie slave, avec maintenant une toute petite auréole francophone….très agréable surprise pour toi. Tous les deux nous t’embrassons.

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